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Béatrice Casadesus

Béatrice Casadesus

Allo ? Lad ?



C’est à l’occasion de l’exposition « Sculptures en montagne, poème dans l’espace » au plateau d’Assy en 1973/74 que j’ai connu Ladislas Kijno.

  

J’étais une jeune artiste, et la seule femme invitée à exposer parmi des artistes de renom tels que Calder, Cardenas, Chavignier, Guzmann, Etienne Martin, Miro, Singer … et bien sûr Kijno.

  

  Les œuvres de ces artistes choisies par le poète Jean-Pierre Lemesle -  et pour partie recommandées par Lad - illustraient in situ un long poème dans le paysage.


  Il s’agissait d’un parcours poétique, chaque œuvre en fixant une étape.

  

  Au coeur de cette aventure, je me souviens de la présence si chaleureuse et personnelle de Lad .


  Dans son échange avec le poète, des bouquets de mots semblaient sortir de son corps en mouvement plutôt que de sa bouche, tant il vivait intensément ce projet en paroles.

 

  Lad parlait ainsi en vous prenant la main  d’une manière amicale et la remuait dans une sorte de danse frénétique comme pour ponctuer avec plus de conviction encore les élans affectifs qui accompagnaient ses remarques sur l’exposition.


  Il faut dire que le plateau d’Assy avait pour Kijno une résonance particulière puisqu’il avait passé de longs séjours en sanatorium pour soigner sa tuberculose . Et cette montagne - non sans rappeler la Montage magique de Thomas Mann – était en quelque sorte une histoire personnelle.

  

  A cette histoire s’ajoutait l’immigration familiale, et la traversée de la guerre.


  Etait-ce à cette traversée des épreuves qu’il devait son incomparable attention à l’autre ?


  Lad aimait à rappeler sa rencontre avec Picasso, l’admiration qu’il lui portait, de même que celle qu’il portait à son père musicien . Il évoquait le Nord avec émotion et l’ installation  de sa famille dans cette région .


  Les années passant, Lad suivait  l’évolution de mon travail.


  Il avait cette générosité rare de vouloir aider les artistes plus jeunes, de les aider à accéder à des lieux d’exposition. Je lui en dois certaines.

  Compte tenu du peu de visibilité des femmes artistes, Lad s’amusait à m’identifier à Germaine Richier qu’il avait connue.


  Lorsqu’au fil des années il me téléphonait le dimanche matin vers onze heures, je finissais par reconnaître son appel à la ponctualité de la sonnerie !:


  «  Allo, Béatrice ?! Il faut que je te dise , tu es la seule artiste que je connaisse, capable de traiter un mural monumental autant que de réaliser des œuvres de petites dimensions!

  Tu as la même force que Germaine (Richier) ! Il faut que tu exposes dans tel lieu… j’ai parlé de toi à untel …, il va t’appeler.. ! »

  Le coup de téléphone durait environ une heure dans une sorte de monologue ininterrompu, généreux et paternel , concernant les projets qu’il envisageait pour moi. Il n’était pas question d’interrompre  ce flot d’affectivité qui venait éclairer des moments de déprime dont nous ne parlions jamais, mais que Lad connaissait par intuition sensible.


  La volubilité de l’ami ne se limitait pas à des paroles en l’air .

  

   Lad élaborait un vrai plan de bataille pour parvenir à la concrétisation d’un projet. 

  Et, s’il faut reconnaître que nous avions des tempéraments fort différents, nous n’abordions jamais de questions esthétiques, car notre relation passait par une sorte de pacte tacite d’amitié. Il ne manquait pas d’humour, et avait su conserver une sorte de fraîcheur teintée d’un côté un peu « anar  » souvent présent chez les artistes.


  Lad avait assez de sensibilité pour comprendre la complexité du rapport au monde que chacun entretient avec autrui, à fortiori quand il s’agit d’artiste.


Aujourd’hui c’est à Malou que l’on doit  ces retrouvailles… mais, j’entends le téléphone…


« Allo ? c’est toi Lad ? »




Béatrice Casadesus   Dimanche 24 Novembre 2019

  

  

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Photos des bandeaux par Alkis Voliotis, voir les photos entières