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1983 - Chine avec Chu-Tech-Chun

(…) En Chine le temps ralentit. Avant j'allais trop vite. La Chine m'a appris le temps lent, qui accuse l'intensité. « Il y a le temps lent et il y a le temps long, qui lui est complémentaire et le dilate, qui en accomplit la contemplation ou la recherche et l'ouvre à la prospective. Ce temps long, dans lequel se situe Kijno, c'est celui des grands peintres, des créateurs les plus décisifs dans leur discipline, qui ont choisi de travailler dans la longue durée. Et il y a le temps rapide, qui n'est pas le temps court, car il peut s'engager dans le temps long et concerter dialectiquement, par des accélérations progressives ou foudroyantes dans la longue durée. C'est là même le régime du tremblement de temps dans la peinture et le monde de Kijno.(…)

(…) Ainsi les voyages provoquent des précipitations visuelles, qui fécondent des régions inconnues de nous-mêmes perturbant nos connaissances, nos manières de voir et de nous situer dans le monde des hommes.

    Il n'en va pas autrement de Kijno avec la Chine, lorsqu'il accepte d'accompagner son ami Chu Teh-Chun, invité par l'Association des artistes chinois à venir retrouver son vieux maître, désormais réhabilité après les humiliations et les tourments de la révolution culturelle ... Partis avec les Chu, les Kijno vont parcourir le pays, de cités en campagnes, des frontières méridionales aux confins septentrionaux, vers la Mongolie, suivant les itinéraires qu'ils peuvent effectuer entre mai et juin 1983. Lentement, dans la profusion naturelle de la configuration humaine et culturelle qu'il embrasse, ce dont Kijno prend clairement conscience, c'est qu'il découvre, par-delà des infiltrations antérieures, un nouvel ordre conceptuel, qui lui permettra peu après de vérifier les mécanismes de son système de formes, de tester leur capacité de mutation, de mettre à l'épreuve une fois de plus la pensée plastique qu'il élabore depuis près de quarante ans, du moins depuis Antibes. Anticipé et vécu, le voyage en Chine cristallise pour le peintre une somme d'expériences acquises sous d'autres latitudes et agit par irradiation, comme un détonateur transformant le lieu du travail de peindre en un lieu de transfert de forces non identifiées jusqu'alors. Dans ce phénomène d'ébranlement des structures de composition tel qu'il s'engage, il se produit à nouveau, imprévisiblement, la subite résurgence de la figure, pourtant déjà visible dans la matière invocatoire des peintures de 1981 d'après les bronzes mis au jour à Riace, mais dont la stature occulte hante l'œuvre entière de Kijno.

     Car la Chine selon Kijno, du moins ce qu'elle imprime dans son travail de peindre, ne procède pas du paysage mais de la figure, à tout le moins de sa manière d'être dans l'espace, qui tient ses fondements de la statuaire, de l'architecture. Si bien qu'il pourrait dire avec Pablo Neruda : « Personnellement, la Chine ne me paraît pas énigmatique. Au contraire, et même dans son formidable élan révolutionnaire, je la vois comme un pays déjà construit depuis des milliers d'années et toujours en train de se structurer, de se stratifier. Hommes et mythes, guerriers, paysans et dieux entrent et sortent des vieilles assises de cette immense pagode. » Toutefois, les références iconographiques qui sont nombreuses dans ces études et ces peintures de Kijno, parfois précises, parfois syncrétiques, ne doivent pas abuser ni distraire notre intime lecture de son tissu pictural. Kijno jamais ne vise le document, quelque constat ou reconstitution comme il était encore de mode en ces années-là, pas plus que l'ancien cliché médiatisé de pop'art ou sa réactivation par l'une ou l'autre des procédures des nouvelles figurations en usage. Obstinément et non sans magnificence dans la grandeur extrême de son dépouillement, c'est la trace, l'empreinte plus que l'image d'un lieu profond qu'il veut faire apparaître, tressaillir et qu'il exhume des cultures primordiales de la Chine, un lieu catalyseur des stratifications accumulées tout au long de sa propre démarche et qui soudain fonctionne dans sa peinture.

Extraits de la Monographie Ladislas KIJNO, Raoul-Jean MOULIN Editions Cercle d’Art, 1994

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