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Donation Noeux-les-Mines

Catalogue Kijno, une donation, Éditions, 2013
Textes de Lucien WASSELIN
Introduction de Salah Stétié

KIJNO A NOEUX

Qui découvre la donation Kijno pénètre dans l'univers du peintre. Et s'interroge. Pourquoi une telle exposition permanente dans cette petite ville de l'ancien bassin minier du Pas-de-Calais ? Pourquoi un bâtiment administratif (la salle du Conseil de l'Hôtel communautaire) et non un lieu dédié à l'art ? Quel est l'univers de Kijno ?

Et des amorces de réponse fusent selon l'information dont dispose a priori le visiteur. Ce qui est sûr, c'est que se confronter aux seize oeuvres que Kijno a données à la Communauté de communes de Nœux-les-Mines, c'est se confronter à une vision du monde. Et ce sans suivre l'itinéraire auquel se soumettent les amateurs d'art, car ce que veut Kijno, c'est que ses oeuvres soient vues par le plus grand nombre, c'est-à-dire par ceux qui (se) sont exclus du circuit habituel des musées et des galeries. On vient donc dans ce lieu par inadvertance, par hasard ou pour cent bonnes raisons qui n'ont rien à voir avec l'art et l'on se heurte de plein front au peintre...

Kijno brise les murs auxquels sont accrochés ses toiles, sa respiration bouleverse l'espace dans lequel déambule le visiteur, son attention aux autres (individus, cultures, civilisations...) fait éclater les baies vitrées qui s'ouvrent sur des jardins que traversent les femmes et les hommes d'aujourd'hui...
 
 
 

HISTOIRE D'UNE DONATION

SES ÉTUDES À ARRAS ET À LA FACULTÉ CATHOLIQUE DE LILLE vont amener Kijno a "une passion de l'absolu, dont il ressentit aussitôt les implications théologiques, une soif de croire qu'il voulut approfondir et dès lors assumer à travers l'expérience mystique." Après un moment de vie dans une communauté religieuse entre 1939 et 1940, il aboutit à une remise en cause de sa pratique et de sa croyance, à une crise métaphysique et mystique. En même temps, la maladie qui l'attaque l'oblige, dès 1942, à de nombreux séjours en Sanatorium, au plateau d'Assy en Haute-Savoie, jusqu'en 1954. Il y mène se premières recherches picturales et participera à la décoration de l'Église du plateau d'Assy auprès d'artistes comme Fernand Léger, Jean Lurçat, Germaine Richier, Henri Matisse, Georges Braque ou Marc Chagall pour ne citer que ceux-là. Kijno y signe La cène (Peinture et fusain a tempera sur isorel, 120 x 275 cm, 1949-1950), déposée dans la crypte de l'église. C'est le début d'une vie entièrement consacrée à la peinture : en 1948, Kijno brûla tout ce qu'il avait écrit jusqu'alors et en 1955 il détruit l'essentiel de ses tableaux. Son oeuvre est dès lors placée sous le signe d'une exigence implacable.

Le travail de Kijno se déroule désormais loin de Nœux-les-Mines même si l'on peut relever dans son oeuvre quelque chose de ce qu'il a vu ou vécu dans la petite ville où il a passé son enfance. Ainsi, un modeste pastel réalisé par le jeune Kijno en 1936 (il a alors 15 ans) au verso d'un fragment de papier peint, Les Chevaux de bois de la ducasse, reviendra-t-il par son thème et la silhouette du cheval dans ses toiles ultérieures comme Jeu d'échec (Aquarelle sur papier, 1943) ou Première pensée pour Assy (Gouache et fusain sur papier, 1948) ... Et plus tardivement, on le verra.

Les années passent... En 2003, Jean-Claude Lantenois, président de l'association Nœux-Mémoire, qui préparait Noeux en images au XX° siècle, un ouvrage faisant une belle place aux Nœuxois célèbres, rend visite à Kijno. Les rapports entre les deux hommes deviennent vite cordiaux et Jean-Claude Lantenois oeuvre à ce que Nœux-les-Mines rende hommage au peintre... En 2007, Kijno fait don à la commune d'une toile, l'Hommage à Mozart, accrochée depuis dans une salle de la mairie, et d'un triptyque, Hommage à Antoine de Saint-Exupéry, exposé à l'école Saint-Exupéry qu'il fréquenta dans son enfance. À Nœux-les-Mines, l'idée germe alors peu à peu de restaurer une friche industrielle dont la collectivité se porterait acquéreur pour en faire un lieu d'exposition dédié à Kijno. Nœux-les-Mines, comme de nombreuses localités du bassin minier, est confrontée à la fin de l'extraction charbonnière qui a laissé des pans entiers du paysage urbain plus ou moins en déshérence. La Communauté de communes de Nœux-les-Mines et environs veut dans un premier temps acheter l'ancien carreau de la fosse 3, le projet n'aboutit pas à cause des prétentions financières du vendeur.

Puis une grosse entreprise de négoce de produits et matériels de bricolage qui abandonne son site historique de Nœux décide d'en faire don pour l'euro symbolique à la commune. La communauté de communes récupérerait une partie du site, le carreau de fosse 1 et un bâtiment le jouxtant, ce carreau serait réhabilité pour en faire un "Centre Kijno" : tel est le projet en février 2009.

Mais les choses sont compliquées... Kijno qui veut faire une donation à la communauté de communes informe cette dernière, en novembre 2009, de sa décision de ne plus présenter son travail dans les bâtiments de carreaux de fosse destinés à être restaurés. Il propose à la communauté de communes que sa donation soit présentée de façon permanente dans la salle du conseil de l'Hôtel communautaire...

L'acte de donation est signé fin juin 2010, les oeuvres arrivent à Nœux-les-Mines en septembre et l'inauguration a lieu le 17 novembre 2010...

 

OEUVRES : 1963-2005

KIJNO EST UN PEINTRE SÉRIEL. Aussi l'accrochage de la donation, s'il respecte les contraintes de la salle, essaie-t-il toujours de regrouper, peu ou prou, les toiles par séries. Mais ce ne fut pas toujours évident car il y avait aussi d'autres logiques à prendre en compte : celle de la technique (le froissage), celle de l'hommage qui traverse, de manière informelle, toute l'oeuvre de Kijno. Ainsi cet accrochage, finalement, n'obéit-il qu'à la nécessité et au plaisir de s'initier à la démarche de Kijno à travers les seize œuvres de la donation...

Si cette dernière présente un bel aperçu du Retour de Chine (9 oeuvres sur les 16 offertes par Kijno), elle couvre aussi une large période : de 1963 à 2005. C'est dire que l'on découvre ce que peut (ou peut-être) la fameuse spéléologie mentale chère à Kijno. Mais c'est dire également qu'elle est une invitation au plaisir de la découverte... Image title
Hommage à Charlie Parker, 1963

Huile, encres, vinyle, glycéro-spray sur toile
138 x 102 cm

Au verso de la toile, au feutre noir : sur la partie supérieure du châssis, inscription titre avec remords, dans le quart supérieur gauche, signature (Kijno), date (1963) et titre Hommage à Gagarine et Charlie Parker, quart supérieur droit, inscription, ratures et dessin d'une contrebasse.

C’EST UNE TOILE HISTORIQUE de Kijno et qui pose un problème à l'érudit qui a lu la monographie que Raoul-Jean Moulin a consacrée au peintre. En effet, le titre interroge : si cette oeuvre est bien connue comme étant un Hommage à Charlie Parker, Raoul-Jean Moulin parle d'un Hommage à Gagarine et à Charlie Parker dans son développement réservé aux tableaux que Kijno a peints à propos du Jazz et des Cosmonautes. Il écrit : "Dès 1963 commence le thème des cosmonautes qui, d'emblée, se greffe sur le tempo du jazz comme ne témoigne un Hommage à Gagarine et à Charlie Parker dans son intrication rythmique. Parmi d'autres exemples, il y aura en 1964 un Cosmonaute musicien et un Hommage à Gagarine, des phrases intermédiaires repérables à leur concentration de formes et de forces vers le signe ou l'effigie, tels Le Cosmonaute ou le monstre élastique et Tic tac dou de 1965, où apparaît sans doute la première partition du fond, ici par deux aplats horizontaux rouge et blanc..."

Or, au dos de la toile, sur la partie supérieure du châssis, on peut lire les mots suivants : "Hommage à Ch. Parker. Kijno" ainsi que ces autres mots " Gagarine et" ajoutés au-dessus de "Ch. Parker". Mais dans le quart supérieur gauche de la toile (verso) est inscrit "Kijno 1963 Hommage à Gagarine et à Charlie Parker" tandis que la partie quart supérieur droit laisse deviner (à cause des ratures) une inscription primitive "Hommage à Charlie Parker" avec un "Gagarine" ajouté au-dessus de "Charlie". La forme d'une contrebasse apparaît nettement au-dessous de ces inscriptions. Remords, hésitations... de Kijno pour donner un titre définitif à cette toile ? Le dessin de la contrebasse rappelle que le père du peintre jouait de cet instrument et renvoie explicitement à des oeuvres antérieures (trois huiles intitulées Quatuor datées respectivement de 1945, 1954 et 1955) et, surtout, à l'Hommage à mon père et à sa contrebasse, une toile datée de 1963...

Cet Hommage relève de l'intérêt que Kijno porte au jazz à l'époque (et qu'il ne cessera jamais de porter à la musique). Raoul-Jean Moulin rappelle que si l'ère de la conquête spatiale commence en 1961 avec Gagarine, c'est aussi le temps où Kijno s'intéresse à cette forme musicale. C'est ainsi qu'on peut comprendre l'hésitation à propos du titre : question de tempo, celui de la peinture mais aussi celui du jazz et du vol spatial autour de la Terre. Cependant cet Hommage fait aussi penser aux travaux précédents : il s'inscrit en effet dans la durée et on peut y déceler un avatar des Galets éclatés quand, vers 1959, Kijno voulait percer le mystère de la matière et couvrait de signes nerveux une forme ovoïde rappelant celle du galet ou des Écritures blanches dans lesquelles le peintre, au cours des années 1959-1962, mettait en scène tensions et forces qui donnaient naissance à la forme picturale.

Raoul-Jean Moulin, pour décrire la démarche du peintre, emprunte le concept d'attracteurs étranges aux sciences dure des années 70. Il n'est pas question ici de décrire ce concept et le système d'équations qui le caractérise. Disons seulement (et prudemment) que ces équations essaient de répondre à la question suivante : que devient un système au bout d'un temps assez long ? Que le comportement dynamique du système devient chaotique et qu'on peut alors visualiser par le biais de l'informatique un "attracteur étrange". Le mot important est alors lâché : chaos. Kijno, avec les moyens qui sont les siens, confronté à l'improvisation du jazz et à la nouveauté de la navigation spatiale essaie de donner un visage sensible à ce qui défie les habitudes et les schémas de pensée de l'époque. C'est un visage plastique donné au chaos si l'on veut bien suivre l'analyse de Raoul-Jean Moulin...

 
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Hommage à Rimbaud et Louise Michel, 1978

Acrylique et glycéro-spray sur toile
116 x 90 cm
Au verso de la toile, au feutre noir : quart supérieur gauche titre Icône pour un voyant ou Hommage à Rimbaud... et Louise Michel, signature (Kijno) et date (1978)

LES HOMMAGES NE CONSTITUENT PAS une série au sens propre, mais le nombre de tableaux portant ce titre sont si nombreux qu'on est en droit de considérer qu'il y a là une série informelle qui traverse l'œuvre, chaque toile ainsi intitulée renvoyant à une série ou une autre formellement désignée comme telle...

L'Hommage à Rimbaud et Louise Michel associe symboliquement et matériellement la poète et la militante (moins connue comme poète) dans une célébration de la Commune de Paris. Louise Michel a en effet laissé une œuvre considérable et variée parmi laquelle des poésies. Maurice Choury, dans son anthologie consacrée aux Poètes de la Commune, a publié sept poèmes de celle qui fut surnommée la Vierge rouge et il en dit : "Sensible, imaginative, Louise Michel révèle précocement des dons poétiques qu'elle développera par une correspondance suivie avec Victor Hugo." Le portrait de Louise Michel, inscrit dans une forme ovale, est fixé sur le rectangle réservé à Arthur Rimbaud. Louise Michel participa sous l'uniforme des Gardes nationaux à l'insurrection parisienne. Et, ce que l'on sait moins, Rimbaud fugua de Charleville fin février 1871 pour se rendre à Paris où il erra une quinzaine de jours avant de regagner les Ardennes à pied. Mais, lors d'une première fugue à Paris fin août 1870 pendant les vacances de septembre, il s'était retrouvé à Douai chez Georges Izambard, son professeur de rhétorique du collège de Charleville et lorsque l'armée prussienne encercle Paris à partir du 19 septembre, il songe à suivre l'exemple de son professeur et à s'engager dans la Garde nationale, ce qui lui sera refusé à cause de son jeune âge... Les quatre vers (la deuxième strophe du poème) que Kijno recopie dans le bas de sa toile sont extraits de "Chant de guerre parisien" dans lequel Rimbaud célèbre avec amertume la Semaine sanglante (fin mai 1871). Le rapprochement entre ces deux figures n'a rien de fortuit. Kijno, dans ses entretiens et dans ses conversations, se réfère souvent à Rimbaud qu'il cite abondamment comme il l’évoque graphiquement à maintes occasions... De même, Louise Michel est présenté dans son œuvre. En 1972, Kijno avait réalisé une mosaïque monumentale, Hommage à Louise Michel, pour le collège Louise Michel de Saint-Etienne du Rouvray. Elle fut posée par le mosaïste italien Luigi Guardigli. Les travaux de réhabilitation du collège décidés et menés dans les années 90 menacèrent l'oeuvre. Il a fallu des années pour la sauvegarder : aucune entreprise ne voulant prendre le risque de la déplacer, un bâtiment a été construit pour la protéger et la mettre en valeur. Depuis 2010, elle est à nouveau visible...

L'accrochage de l'Hommage à Rimbaud et Louise Michel à Nœux-les-Mines est un symbole pour toute la région. Si Rimbaud, lors de ses deux fugues de 1870 (la première en août-septembre, la seconde en octobre), se retrouva à Douai accueilli par les sœurs Gindre, les tantes de l'épouse de Georges Izambard, Louise Michel est aussi présente dans le Nord. En 1906, le salon de la Société des Artistes Français expose un chapiteau du sculpteur Emile Derré, Rêve pour une maison du peuple, plus connu sous le nom de Chapiteau des baisers du fait du sujet traité sur les quatre faces : la maternité (baiser de la mère), l'amour (baiser d'amour), la consolation (baiser consolateur avec Louise Michel) et la mort (baiser d'adieu avec Auguste Blanqui et Louise Michel). Cette sculpture fut ensuite installée au Jardin du Luxembourg à Paris. En 1994, Georges Aillaud, de l'Association des Amis de la Commune, s'y rend et ne trouve rien. Il apprend par un responsable du jardin que le Chapiteau des baisers avait été enlevé en 1984 à la demande du Président de la République, pour mettre à la place une statue de Pierre Mendès France. Il finit par retrouver le chapiteau d'Emile Derré, en trois morceaux, dans une cour de la manufacture des Gobelins, "recouvert de lierre et exposé aux intempéries". L'histoire, heureusement, ne s'arrête pas là : la sculpture fut attribuée en 1995 à la ville de Roubaix qui en avait fait la demande et, après restauration, elle y est installée depuis 1997-1998, à proximité de l'Hôtel de ville...

Sur le plan plastique, l'Hommage à Rimbaud et Louise Michel offre une synthèse entre le figuratif et l'abstrait. Si le profil de Louise Michel est esquissé en quelques traits, le relief étant suggéré par la vaporisation, Rimbaud n’apparaît pas dans l'œuvre. Le visage de Louise Michel s'inscrit dans un ovale qui rappelle l'art de la médaille : la tonalité sombre fait penser à la patine du bronze dont les reflets seraient évoqués par les vaporisations.

La juxtaposition des deux toiles désigne l'espace rectangulaire comme celui de Rimbaud, résolument abstrait. Il n'est pas sans faire penser, par la division du fond et l'articulation des formes, à la série des Grandes formes de la fin des années 60, mais aussi, par l'aspect hiératique, aux Stèles des années 70. L'inscription (de la main de Kijno) au verso de la toile semble indiquer que l'hommage rendu à Rimbaud est antérieur au portrait de Louise Michel. Kijno après coup, décidant d'associer le poète et la révolutionnaire en fixant le portrait de Louise Michel sur la première toile, les quatre vers de Rimbaud renvoyant à la Commune de Paris...

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Architecture n°4, 1983

Cycle Retour de Chine, série des Architectures
Acrylique et glycéro-spray sur toile
130 x 98 cm

LORS DE SON PÉRIPLE EN CHINE, Kijno est sensible à une architecture traditionnelle radicalement différente de l'architecture occidentale : palais, murailles, pagodes... dans leurs détails qui le fascinent. Ce sont des points de départ pour une exploration picturale fulgurante de la forme, une exploration qui s'inscrit tout naturellement dans le rapport qu'il a retenu de son voyage au Japon en 1972, entre les formes et le vide les entourant.

Architecture n°4 est la découpe d'une forme, d'un détail issu de cette construction traditionnelle chinoise, qui se détache sur le vide d'un fond monochrome. De quoi s'agit-il ? d'une tuile faîtière ? d'un fragment de corniche ? d'un décor de pagode ? Seul le spécialiste pourrait désigner précisément cette forme. Mais peu importe : l'essentiel est là, dans cette ouverture sur l'univers des formes, une plongée dans l'abîme de l'imaginaire des hommes, d'une civilisation, plongée qui rend tangible cette spéléologie mentale dont Kijno n'a cessé de se réclamer...

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J. Pierres n°4, 1983-84

Cycle Retour de Chine, série des Pierres
Acrylique et glycéro-spray sur toile
130 x 98 cm

LA PIERRE EST TRÈS PRÉSENTE dans les jardins chinois où elle joue un rôle symbolique et esthétique. Les pierres sont utilisées de différentes manières. Elles sont accumulées pour figurer une montagne (au sommet de laquelle se trouve le paradis selon les anciennes légendes chinoises), mais aussi pour servir de toile de fond (en vraie grandeur et en nature) de la perspective dans le jardin. Utilisées isolément, elles sont choisies pour leurs formes déchiquetées, tourmentées qui évoquent l'incertitude et l'équilibre précaire. Kijno s'empare de cette symbolique d'autant plus que les roches érodées par le temps sont réputées être une manifestation du Tao dans la mesure où elles représentent le cours du temps et le devenir humain. Kijno ne pouvait qu'être sensible à cette approche métaphysique incarnée par (et dans) le minéral. D'où cette série, Les Pierres, qu'il réalise en 1983 et 1984...

La toile, Pierre n°4, évoque une composition mégalithique étrangère à notre vision ou à notre propre perception mais dans laquelle on retrouve le vocabulaire du peintre. Cette masse modulée et lumineuse se découpant sur l'aplat du fond coloré est un bel exemple de spéléologie mentale.

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Bouddha n°32 - 1983 Cycle Retour de Chine, série des Bouddhas Acrylique et glycéro-spray sur toile 116 x 90 cm Image title
Irradiations de Bouddha, 1987

Cycle Retour de Chine, série des Bouddhas
Acrylique et glycéro-spray sur toile
130 x 98 cm

Au verso de la toile, au feutre noir : dans le quart supérieur droit Retour de Chine III Vasc. (rature) 1987 ; dans le quart inférieur droit titre (Irradiations de Bouddha date 1987)

 
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Cavalier de la Paix, circa 1990

Bannière, série des Litugies brûlées
Acrylique et glycéro-spray sur toile libre
297 x 148 cm

Au verso de la bannière, en noir et blanc, profil du cavalier, tête tournée vers la gauche, inscription (à l'envers) FAITES LA PAIX ! et signature (verticale et à l'envers) KIJNO. En bas, à gauche inscription "De la série des Liturgies brûlées. Grande bannière pour le Cavalier de la Paix. ref. catalogue raisonné D.91

LA BANNIÈRE CAVALIER DE LA PAIX appartient à la série des Liturgies brûlées. La vie de Kijno est marquée par le sens du sacré : cette affirmation mériterait un long développement mais il s'agit ici de présenter simplement ce Cavalier de la Paix qu'il importe de situer dans la succession des séries et des cycles réalisés par Kijno. Raoul-Jean Moulin définit les Liturgies brûlées comme "la métaphore d'une calcination de l'être aux prises avec son expérience vécue et avec l'inconnu des abîmes et des cimes de son imaginaire." Ici, cette silhouette de cavalier sombre mais relevée de quelques taches d'or, sur un fond clair, symbolise dans un temps de guerre l'aspiration à la paix. En effet, ce Cavalier de la Paix s'inscrit dans un courant, au sens tellurique du terme, qui traverse l'oeuvre et le mot Paix vient donner tout son sens à cette bannière.

Déjà en 1961-1962, Kijno peignait des toiles-manifestes intitulées Manifeste ou Manifeste contre la guerre d'Algérie : il déclara plus tard "C'est en couvrant le mur d'inscriptions que j'ai réalisé ce que je pouvais tirer de la bombe à peinture" Ce fut le début d'une oeuvre qui se confond dès lors avec le combat pour la paix sans rien renier de ses exigences picturales et du nécessaire travail de recherche.

Quelques oeuvres :

- L'Enfant brûlé du Viet-Nam, 1965
- Stèle pour Van Troï, 1966
- Hommage aux frères de Soledad et à Angela Davis, 1975
- D'après le Très de Mayo de Goya, 1980
- Hommage à Booby Sands, 1981
- La guerre, la guerre, toujours la guerre, 1983
- Dies Irae, liturgie brûlée pour Sarajevo, 1993
- Grand lambeau d'une liturgie brûlée, 1994
- Grande icône pour le petit enfant assassiné par la folie des hommes, 2003
- Hommage aux Résistants torturés par la Gestapo rue de Saussais à Paris de 1942 à 1945, 2005

Inscription donc dans l'oeuvre qui se déroule sur des décennies tout autant qu'inscription dans l'expérience vécue. Cette aspiration à la paix va de pair avec une révolte permanente contre l'injustice qui prend ses racines dans le souvenir du père victime de l'oppression tsariste et qui dut s'enfuir d'un bagne sibérien... Mais ce profil de cavalier qui, plus tard, symbolisera toujours et encore la paix, s'il rappelle de nombreuses toiles du cycle Retour de Chine, renvoie aussi à des oeuvres plus anciennes : les chevaux de bois de la ducasse, un pastel de 1936 au dos d'un fragment de papier déchiré de modestes dimensions (20 x 29 cm) qui est sans doute l'image d'une fête foraine à Nœux-les-Mines ou Cavalier une gouache noire incisée sur papier de 1947 aux dimensions tout aussi modestes (28 x 21 cm). Ici, le format éclate et le symbole occupe tout l'espace.

Il faut enfin signaler que cette bannière fut présentée dans le cadre d'une exposition organisée par le Mouvement de la Paix en 1994 à Montluçon... Image title
Miroir pour un Totem, 1993

Acrylique et glycéro-spray sur papier froissé et marouflé sur toile
130 x 98 cm

Au verso de la toile, au feutre noir : sur la partie supérieure du châssis inscription (a fait partie de l'exposition au Canada avec Chu et Riopelle) ; dans le quart supérieur gauche titre (n°4 Miroir pour un Totem) signature et date (Kijno 93) ; dans la quart supérieur droit inscription (polyptique [sic] des Tikis. Expo Musée de Lille et 1, 2, 3, 4, T)

CE TABLEAU EST DATÉ DE 1983 dans l'acte de donation, mais l'inscription de la main du peintre au verso de la toile indique 1993. Une autre inscription, portée sur la partie supérieure du châssis (a fait partie de l'exposition au Canada avec Chu et Riopelle), renvoie à l'exposition Signes premiers : Riopelle, Kijno, Chu Teh-Chun qui a été présentée au Palais Montcalm de Québec, au Musée Amérindien de Pointe-Bleue, au Musée d'Art de Joliette et à la Maison de la Culture Mercier de Montréal en 1993. Quelques mots écrits dans le quart supérieur droit indiquent que Miroir pour un Totem fait partie d'un polyptique en quatre parties, Polyptyque des Tikis et qu'il en constitue la quatrième. Le Tiki est une représentation humaine sculptée grossièrement et de façon stylisée aussi bien sous forme de pendentif que de statue. En tant que sculpture, le Tiki, originaire d'Océanie, représente un homme ; les plus connus sont les Moaïs de l'île de Pâques. Or Kijno séjourne à plusieurs reprises à Tahiti de 1988 à 1993 et expose des toiles inspirées des statues de l'île de Pâques en 1989 date à laquelle il les découvre lors d'un séjour dans cette île... Ce qui confirme la datation de Miroir pour un Totem de 1993...

"L'enfant naît fripé, le vieillard meurt fripé" aime à répéter Kijno. Si Miroir pour un Totem est la représentation d'un Tiki ou d'un Moaï tant il en incarne picturalement la forme érigée, il est aussi la métaphore de la peau par l'utilisation du froissage. La peinture devient un relief qui capte la lumière, qui vibre avec la lumière...

 
 
 
 

UNE DONATION QUI ÉVOLUE...

En 2011, LADISLAS KIJNO SOUHAITA que les deux toiles qu'il avait auparavant offertes à Nœux-les-Mines pour être accrochées l'une dans la mairie et l'autre dans l'école Saint-Exupéry qu'il avait fréquentée dans son enfance, rejoignent sa donation pour être visibles au plus grand nombre.

Une convention fut signée en février 2012 pour officialiser d'une part le don fait par les donateurs (Malou et Ladislas Kijno) à la commune de Nœux-les-Mines et d'autre part l'exposition permanente de ces deux oeuvres l'Hommage à Mozart et l'Hommage à Antoine de Saint-Exupéry dans les mêmes locaux et aux côtés des seize oeuvres de la donation de 2010.

Deux autres donations viendront compléter cet ensemble de peintures :

- la première comportait un tableau (une huile sur toile) intitulée Le Coron des Mines, une oeuvre de jeunesse, et un ensemble de photographies (tirages argentiques de la fin des années 30 et représentant les parents de l'artiste, et des tirages argentiques de 2011...)

- la seconde effectuée en octobre 2012, outre quelques documents photographiques, concernait le violon de Józef Kijno, le père de Ladislas Kijno. Ce violon est désormais visible dans une vitrine devant l'Hommage à Mozart.

Divers ouvrages (catalogues, livres...) ont également été offerts à la Communauté de Communes de Nœux et Environs (CCNE) à plusieurs reprises par Malou et Ladislas Kijno. Ils ne sont pas exposés mais sont consultables sur demande.

Et Malou Kijno a remis à la CCNE, en juillet 2013, dix-sept volumes consacrés à l'oeuvre de Kijno ou sur lesquels le peintre est intervenu...

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Hommage à Mozart, 2006

Acrylique, glycéro-spray et collage sur toile
162 x 130 cm

DANS LE BAS À GAUCHE de la toile, Kijno a écrit : "Grande icône pour le 250° anniversaire de la naissance du divin Mozart 1756-2006. En souvenir de mon père violoniste." Cette oeuvre appartient donc à la fois à la série des Icônes et à celle, informelle, qui traverse l'oeuvre, des Hommages. Mais elle s'inscrit également dans une ligne qui s'enracine dans les souvenirs d'enfance quand son père jouait seul ou en petites formations : depuis le Quatuor de 19445 jusqu'à l'Hommage à mon père et à sa contrebasse de 1963 en passant par Les violoncellistes de 1947 ou les Quatuor de 1954 et de 1955... Sans soute un catalogue raisonné de l'oeuvre ferait il apparaître d'autres travaux à inscrire aux côtés de ces titres...

Sur un fond rouge, une grande forme noire couverte de graffiti... Cette forme n'est pas sans rappeler celles présentes dans de nombreux tableaux, même si elle est ici moins nettement découpée. S'y détache une figure composite, à la fois portrait de Mozart (l'inscription Wolfgang Amadeus Mozart est nettement lisible) et deux scènes de musiciens en action (hommages au père et à ses formations). On reconnait dans ces dernières les instruments de Józef Kijno (la contrebasse et le violon dont les courbes traversent l'oeuvre du peintre) et le porte-partition. Ces figures sont dessinées très librement et vivement colorées (du rouge, du bleu, du jaune) et sont le support de quelques vaporisations. L'hommage au père renvoie aux premières années du XX° siècle où Józef Kijno reçut un premier prix de violon au conservatoire de Varsovie mais en même temps à la véritable fascination que Kijno éprouva très tôt pour les formes de l'instrument : ce n'est pas un hasard si, dans le film de Dominik Rimbault, Ladislas Kijno le peintre rebelle, le fil rouge soit justement la réalisation d'une toile représentant un instrument à cordes que le peintre eut sous les yeux dans son enfance et que les courbes soient d'une prégnance extraordinaire.

 
 
 
 
 
 
 
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Le coron de Nœux-les-Mines, 1938

Huile sur toile
35 x 27 cm

Au verso : si le titre est porté au stylo-bille en haut du recto de la toile, au verso figurent au feutre noir, tant sur le châssis que sur le dos de la toile, le titre (4 fois) et la date (5 ou 6 fois, une occurrence étant difficilement lisible)...

Le CORON DE NœUX-LES-MINES DATE DE 1938, Ladislas Kijno vit dans cette localité depuis 1925. La toile est signée en bas en gauche P.Kyno. Cette signature mérite explication. Ladislas Kijno est né le 27 juin 1921 à Varsovie où il fut déclaré à à l'état-civil sous le nom de Wladislaw Piotr Kijno. Lors de sa naturalisation en 1929, l'administration française transcrira fautivement son identité en Pierre Ladislas Kijno, le ij devient y. Ce n'est qu'en 1954, lors de son mariage, que son mariage avec Malou Kerdavid, que son nom lui fut restitué, correctement orthographié : Kijno. Ce qui explique que de nombreux tableaux antérieurs à 1954 soient signés Kyno ou P.Kyno. Cette toile (Kijno n'a alors que 17 ans) témoigne d'un artiste qui se cherche : impression plastique procurée par le paysage quotidien mais aussi, peut-être, fascination exercée par Picasso découvert par une reproduction de 1935 ou 1936 dans une revue. Le coron de Nœux-les-Mines offre une vue "cubiste" du coron et de la rue : volumes réduits à des surfaces géométriques, assemblage rigoureux, paysage repensé avant d'être reproduit...

Cette toile a une valeur documentaire et historique inestimable. En effet, en 1956, Kijno qui peint depuis plusieurs années, brûle une partie importante de son oeuvre passée peinte depuis 1952. Le coron de Noeux-les-Mines est donc l'une des rares qui restent de la période antérieure à 1952 ... Par ailleurs, l'écriture qui figure au verso du Coron de Noeux-les-Mines semble être plus tardive (voire récente) que la réalisation de la toile, sans qu'il soit possible de le prouver absolument. Comme si Kijno avait voulu a posteriori attirer l'attention, lors du don de ce tableau à la Communauté de Communes et Nœux et Environs, sur cet aspect particulier de sa biographie.
Eglise Saint Martin par Ladislas KIJNO
L’église Saint-Martin, 1941

Aquarelle sur papier
37 x 23 cm
Photo : Alkis Voliotis

Cette aquarelle est un don de Malou à Nœux-les-Mines et fut retrouvée dans la réserve du peintre. Malou pensait qu’il s’agissait de l’église Sainte-Barbe, mais une visite à Nœux-les-Mines me convainquit qu’il s’agissait de l’église Saint-Martin : même architecture, mêmes matériaux, même décor… L’un des reproches faits à Kijno est d’avoir érigé le froissage et la vaporisation glycéro-phtallique en règles pour pallier une insuffisance du dessin : cette aquarelle prouve définitivement et sans conteste que Kijno sait dessiner. Cette aquarelle fut restaurée par Alkis Voliotis ; elle est présentée dans son encadrement d’époque. Les deux œuvres de « jeunesse » que donne à voir Nœux-les-Mines, outre le fait qu’elles ont échappé miraculeusement à l’autodafé de 1955, ont un intérêt local mais elles témoignent aussi d’une époque où Kijno se cherchait...

Lucien Wasselin

 
 
 

Stèle de l'ombre - KIJNOStèle de l’ombre, 1976
Acrylique et glycéro-spray sur toile froissée marouflée sur toile.
220 x 150 cm
photo Alkis Voliotis

Celle œuvre appartient à l’ensemble des Stèles pour Neruda. Cette série est composée de trois triptyques et cette toile appartient au troisième triptyque dédié à l’homme de douleur et de gloire. Elle est inspirée, écrit Raoul-Jean Moulin dans sa monographie parue au Cercle d’Art en 1994, de ce vers de Neruda : « L’ombre se déplace sur la terre et l’âme de l’homme est d’ombre ». Mais Raoul-Jean Moulin indique comme dimensions de cette Stèle de l’ombre (en-dessous de sa reproduction en N&B, page 155) : 190 x 105 cm. C’était compter sans le fait que cette toile a été marouflée sur un châssis toilé lors de son acquisition par la communauté de communes ArtoisComm fin 2015 (aujourd’hui Communauté d’agglomérations de Béthune, Bruay, Artois, Lys Romane), après avoir été « redécouverte » dans la réserve du peintre… Il faut se réjouir de ce que cette toile soit visible à Nœux-les-Mines car, toujours d’après la monographie de Raoul-Jean Moulin, une seule était accrochée dans l’espace public : la Stèle du sperme vert, au Fonds Départemental d’Art Contemporain du Val-de-Marne (devenue le MAC/VAL) à Vitry-sur-Seine. Certes, le Théâtre de Neruda est visible dans la ville voisine de Lille ; mais, ce n’est pas la même chose ! Mais surtout, la Stèle de l’ombre (comme l’Hommage à Gauguin) rejoignent à Nœux-les-Mines d’autres œuvres évoquant les célébrités comme Arthur Rimbaud, Louise Michel, Mozart, Charlie Parker, Gagarine, Antoine de Saint-Exupéry…

Lucien Wasselin


Le violon de Józef Kijno

MALOU ET LADISLAS KIJNO ont voulu enrichir la donation faite à la Communauté de Communes de Nœux et Environs par le violon de Józef Kijno, le père de l'artiste, qui l'obtint un premier prix de violon au Conservatoire de Varsovie au tout début des années 1900, "violon qui deviendra le signe emblématique et identitaire de Ladislas Kijno, lors de son initiation à la peinture." (Raoul-Jean Moulin, op. cit., p.14)

Ce violon est aujourd'hui présenté dans une vitrine, devant l'Hommage à Mozart. Il est certes émouvant par son histoire mais aussi par le tissu qui le protège dans l'étui le contenant. Ce tissu fut brodé au point de chaînette par la grand-mère paternelle de Ladislas Kijno : on peut y découvrir une portée musicale avec quelques notes et les initiales du violoniste, JK.

 

KIJNO & NOEUX-LES-MINES

LADISLAS KIJNO EST UN PEINTRE de renommée internationale : la salle centrale du Pavillon français lui fut réservée en 1980 à la Biennale de Venise où il exposa Le Théâtre de Neruda, trente toiles froissées de 6 mètres de haut sur 1,70 mètre de large en hommage au poète chilien Pablo Neruda, ancien ambassadeur du Chili à Paris (toiles aujourd'hui accrochées à Lille Grand-Palais) et ses oeuvres sont présentes dans de nombreux musées et fondations dans le monde entier. Il naît en 1921 à Varsovie d'une mère française (née à Barlin près de Nœux-les-Mines) et d'un père polonais (premier prix de violon au conservatoire de Varsovie)

En 1905, lors de lors de l'insurrection des Polonais contre les Russes, le père de Kijno, patriote comme Chopin, fut arrêté et déporté dans un camp de Sibérie d'où il s'évada en 1907 avec quelques camarades, passant par Saint-Pétersbourg dans sa fuite vers la Finlande, poursuivi par une police tsariste implacable. Józef Kijno se retrouve à Liège où il poursuit ses études de violon, au conservatoire de Lille. La France, pays de la Révolution et de la Liberté, est toute proche. C'est l'époque de l'exploitation minière florissante, on a besoin de main d'oeuvre, on embauche... Józef Kijno arrive donc dans le bassin minier du Nord / Pas-de-Calais et il devient mineur à la fosse 7 d'Haillicourt dès 1908. À cette époque, Claire Haze tient l'estaminet de son père à Barlin ; Józef Kijno la rencontre en 1911 et c'est le début d'une vie commune qui les conduit au Canada et en Pologne où Ladislas Kijno naîtra en juin 1921. La nostalgie du pays (pour Claire) et la situation politique dans la Pologne indépendante du début des années 20 amènent la famille à revenir définitivement en France en 1925. Le père de Kijno retrouve un emploi à l'outillage des houillères à Nœux-les-Mines. Mais l'immigré, ouvrier par nécessité, pratique le violon et le dessin, ce qui ne sera pas sans marquer le jeune Ladislas.

Józef Kijno, maintenant intégré, joue régulièrement du violon seul, en famille ou dans les orchestres locaux, il donne même des leçons. En 2010, certains se souviennent encore de la musique qui sortait de la maison des Kijno. Monique Delemaire, en particulier, se souvient que son père, Jules Blondel, violoniste lui aussi, jouait avec le père du futur peintre, pour le plus grand plaisir des voisins. Et Ladislas Kijno n'oubliera jamais de fournir des documents iconographiques pour les ouvrages qui lui ont été consacrés : reproduction de sa toile Hommage à mon père et à sa contrebasse ou photographie du violon de son père.

Quant au dessin, Kijno rappelle que son père dessinait admirablement et qu'il fut "traceur" dans l'aéronautique chez Farman avant de se fixer à Nœux-les-Mines. Et il affirme volontiers que c'est son père qui l'a initié au dessin à la plume et à l'encre noire : fasciné par ce qu'il voyait réaliser par celui-ci, il se mit dès son enfance à peindre et dessiner tout ce qui lui tombait sous les yeux.

Ladislas Kijno est naturalisé français en 1929 avec son père et tous deux dès lors se sont toujours considérés comme intégrés à la culture française sans pour autant oublier leurs origines polonaises. Il fréquente l'école Saint-Exupéry, se dirigeant vers un avenir correspondant aux souhaits de ses parents ou aux habitudes sociales de l'époque, jusqu'au jour où le vicaire de la paroisse propose aux parents que le jeune Kijno poursuive ses études au petit séminaire d'Arras : "C'est alors l'usage dans les milieux populaires et souvent la seule chance de pouvoir accéder presque gratuitement aux connaissances supérieures." Cela, ou pour d'autres le concours d'entrée à l'École Normale d'Instituteurs quand ils avaient été remarqués par le maître d'école... Kijno échappe ainsi à un avenir plus ordinaire : il étudie de 1932 à 1937 dans ce petit séminaire, obtient le baccalauréat et commence ensuite des études de philosophie à Lille (il terminera sa licence en 1946). La maladie l'éloigne de Nœux-les-Mines et une autre histoire commence : mais il a toujours conservé le contact avec proches et amis restés au pays...

 
 

LA DONATION

L’ENSEMBLE DES SEIZE ŒUVRES de la donation rend compte de l'évolution de Kijno. Ces oeuvres (quinze tableaux et une bannière) couvrent la période 1963-2005. On y retrouve les techniques employées par le peintre : le froissage qui l'a rendu célèbre, la projection glycéro-phtallique qu'il fut le premier à utiliser sur les tableaux, le mélange des techniques de peinture...

On y découvre la façon de travailler de Kijno par séries : le cycle Retour de Chine (avec les séries des Bouddhas, des Architectures, des Pierres, des Ombres, des Cavaliers de lumière et des Cavaliers éclaboussés) né d'un voyage fait en Chine au printemps 1983 avec un ami le peintre Chu Teh-Chun, est particulièrement - et magnifiquement - représenté dans cette donation.

Le vocabulaire plastique de Kijno se donne à voir : que ce soit le graphisme nerveux des Hommages, avec l'Hommage à Charlie Parker, "concentration de formes et de forces vers le signe ou l'effigie" comme l'écrit Raoul-Jean Moulin dans sa monographie, les formes arrondies ou ovoïdes présentes dans l'oeuvre depuis les Galets d'Antibes, ou les Papiers froissés.

On peut suivre à travers ces œuvres l'attention dont a toujours fait preuve Kijno à l'égard des autres civilisations et des autres cultures, sa spéléologie mentale qui lui permet d'explorer la Chine, le Japon (avec Zen choc), le jazz, la poésie, l'Histoire et d'extraire de ces territoires leur essence qui se matérialise ici sur la toile ou le papier. Plus et mieux que de l'empathie...

Cette donation révèle la volonté de Kijno d'aller vers les "assises du monde" comme disait Cézanne : un monde qu'il nous permet d'habiter avec lucidité, intelligence et sensibilité ; et poétiquement avec Rimbaud, le sublime poète de la Lettre du voyant...

 
 
 
 
 
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Zen-choc, 1974

Acrylique et glycéro-spray sur toile
130 x 98 cm
Au verso de la toile, au feutre noir : dans la quart supérieur droit titre ZEN-CHOC, série Retour du Japon, signature (Kijno) et date (1974)

EN 1972, KIJNO PART AU JAPON. Il visite Tokyo, Kyôto et, surtout le jardin de pierres du Ryôan-ji. Il est fasciné par le silence et la lumière des jardins zen et il comprend que l'essentiel ne réside plus dans les choses elles-mêmes mais dans leur rapport et, plus particulièrement, dans leur rapport au vide, qui les entoure ; de retour en France, dans son atelier, il met en application cette découverte et peint des toiles qui constitueront la série Retour du Japon. Zen choc témoigne de cette articulation entre les formes et le vide.

Zen-choc s'inscrit parfaitement dans l'œuvre de Kijno qui se caractérise par sa cohérence. En effet, en 1970, Kijno peint L'Empreinte rouge, remarquable par la lumière qui se dégage de formes colorées altérées par frottage ou autre intervention. Zen-choc est un moment de cette démarche : à observer attentivement les deux toiles, on remarque les mêmes formes et la même procédure d'altération des couleurs. Cependant, Zen-choc offre une articulation nouvelle entre les formes et le vide alors que dans L'Empreinte rouge les formes couvrent pratiquement la totalité de la toile. Kijno, lorsqu'il visite le jardin du Ryôan-ji, est fasciné par le rapport entre les pierres et l'espace qui les entoure. Une photographie de Guy Loudmer le montre, méditatif devant le spectacle harmonieux où se mêlent le silence et la présence. Raoul-Jean Moulin parle d'une épreuve initiatique. Kijno vit dans ce jardin une expérience métaphysique qui le bouleverse et qui va irradier l'œuvre par la suite. Zen-choc porte alors à leur plus haut degré les intuitions picturales de L'Empreinte rouge...

 
 
 
 
 
 

RETOUR DE CHINE

Au printemps 1983, Kijno accompagne son ami le peintre Chu Teh-Chun en Chine : ce dernier est invité par l'Association des artistes chinois "à venir retrouver son vieux maître, désormais réhabilité après les humiliations et les tourments de la révolution culturelle." C'est l'occasion pour Kijno de visiter musées et sites archéologiques. Il est particulièrement impressionné par l'architecture traditionnelle chinoise, l'armée de terre cuite de Xian et les Bouddhas de Datong. Il prend une multitude de notes et de croquis dans les lieux qu'il visite. Cet ensemble est repris en atelier, dès son retour en France, et donne naissance à une somme picturale considérable qui se divise en une dizaine de séries dont six sont représentées dans la présente donation.

Le cycle Retour de Chine fut présenté à quatre reprises : en 1984 à Luxembourg, en 1985 au Manège Royal de Saint-Germain-en-Laye, en 1987 à la fondation du Château de Vascœuil et en 1990 au Prieuré d'Airaines. Trois catalogues furent publiés (Luxembourg, Saint-Germain-en-Laye et Vascœuil) avec des textes de Raoul-Jean Moulin, Gilles Plazy, Jean Meadmore et Joseph-Paul Schneider... et de Kijno lui-même.

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Cavalier de lumière n°1, 1983

Cycle Retour de Chine, série des Cavaliers
Acrylique sur toile
130 x 98 cm Image title
Cavalier éclaboussé n°3, 1983

Cycle Retour de Chine, série des Cavaliers
Acrylique et glycéro-spray sur toile
130 x 98 cm

Le CAVALIER DE LUMIÈRE offre une silhouette noire stylisée, conforme aux cavaliers de Xian, se détachant sur un fond monochrome rouge très lumineux. Grande simplicité et efficacité remarquable : la toile tend à l'effigie et correspond parfaitement à ce qu'écrit Raoul-Jean Moulin de cette sous-série : " Les Cavaliers de lumière sont des figures en arrêt, pétrifiées dans l'élan du geste qui les fixe dans l'éclat de leur plan monochrome..."

Le Cavalier éclaboussé offre la même silhouette hiératique noire sur un fond monochrome mais elle est recouverte d'interventions énergiques du peintre : vaporisations et coulures de peinture inversées (l'artiste a sans doute fait subir à sa toile une rotation de 180° lors du dépôt de la peinture jaune, le haut et le bas coïncidant alors dans une synthèse dialectique audacieuse. Raoul-Jean Moulin dit de ces Cavaliers éclaboussés qu'ils "semblent surgir d'une éruption volcanique, ruisselant de saignées effervescentes sous la brûlure d'une pluie de feu".

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Ombre n°1, 1984

Cycle Retour de Chine, série des Ombres
Acrylique et glycéro-spray sur toile
130 x 98 cm Image title
Ombre n°4, 1984

Cycle Retour de Chine, série des Ombres
Acrylique
130 x 98 cm Image title
Ombre n°15, 1984

Cycle Retour de Chine, série des Ombres
Acrylique et glycéro-spray sur toile
130 x 98 cm

CE SONT ICI DES TOILES SINGULIÈRES, très économes dans leur exécution, qui renvoient aux enseignes qui ornaient les échoppes de là-bas ou les devantures des magasins d'ici. Mais il y a quelque chose d'énigmatique dans ces représentations que signe Kijno. Ainsi Ombre n°1 fait-elle penser à une danseuse au profil altier ; le dripping (procédé pictural qui consiste à faire s'égoutter la couleur sur le fond percé d'un récipient) figurant horizontalement les mouvements du corps et verticalement/obliquement le balancement des bras. Kijno, encore une fois, unit les contraires dans sa peinture : l'allusion au passé ou à un espace éloigné et l'ici/maintenant que nous ne voyons plus.

Trois toiles appartiennent à la série des Ombres. Deux représentent (en noir et blanc avec quelques traces de couleurs) des silhouettes humaines en action : mais elles sont recouvertes, entourées de signes purement picturaux qui rappellent, eux, le travail du peintre. Comme à son habitude, Kijno opère une synthèse : il unit l'activité du sujet représenté et celle du peintre ; mais aussi le figuratif et l'abstrait. À noter, outre la pulvérisation de la peinture, la recours au dripping qui vient donner une dimension abstraite à la représentation comme si Kijno voulait extraire la quintessence de la gestualité propre à une civilisation...

Ce dripping à propos duquel Kijno déclarait en 1975 ce qu'il lui devait quant à la maîtrise de son geste : "... par le dripping, par le lacis de la couleur coulant sur la toile étendue au sol et qui prend tous les sens à mesure que l'on tourne autour d'elle, que l'on marche sur son territoire..."

L'Ombre n°15 offre une particularité intéressante par rapport aux deux autres toiles de cette série présentes dans la donation. Si la silhouette humaine est toujours là, avec des vaporisations et des coulures, elle se détache sur un fond coloré : une variation dont Kijno use à l'occasion (dans la série des Bouddhas par exemple).

 
 
 
 
 
 

LA SÉRIE DES Bouddhas EST SANS DOUTE la plus importante (en nombre d'oeuvres) du Retour de Chine. Elle fut essentiellement réalisée en 1983-1984 sous le choc de la vision des Bouddhas de Datong. Mais, comme pour les Cavaliers, d'autres Bouddhas furent peints plus tard, entre 1985 et 1987, voire plus tardivement encore, comme si Kijno n'en avait jamais fini avec une série tant il invente sans cesse de nouvelles façons de travailler pour mieux cerner son objet...

Le Bouddha n°32 offre une vision de face, familière de qui connaît cette série. Le visage est représenté yeux mi-clos pour mieux symboliser la médiation du Bouddha. Le regard est mystérieux ; il s'ouvre en même temps qu'il se ferme : sur quels abîmes ?

Irradiations de Bouddha montre, par contre, un profil constellé de vaporisations de glycéro-spray et de coulures de peinture. Le regard a pratiquement disparu (la paupière est abaissée) ou du moins est-il masqué par une partie des divers signes picturaux qui recouvrent le visage. Nous retenons pour cette toile le titre Irradiations de Bouddha (au pluriel) contrairement à d'autres usages qui utilisent le singulier : l'inscription de la main de Kijno au dos de la toile nous y obligeant... À noter également que ce tableau fut exposé en 1987 au Château de Vascœuil près de Rouen ainsi que l'indique l'inscription manuscrite dans le quart supérieur droit au verso de la toile.

L'important n'est pas dans l'image, il réside dans la volonté de Kijno qui, encore une fois, entend dépasser les apparences pour mettre en évidence sur la toile ou sur le papier, ce qui se cache dans le monde profond et infini du Bouddha... Kijno, d'ailleurs, a déclaré : "En Chine, j'ai trouvé un temps ralenti, qui correspond au temps que je cherchais, au devenir de l'homme dans un devenir de l'art [...] Je suis parti des formes primordiales pour les mettre en rapport avec mes structures de composition." Et si contemplation il y a, elle se concrétise par les signes que le peintre dépose sur le visage du Bouddha. Des abîmes s'ouvrent alors pour celui qui regarde.

 
 
 
 
 
 
 
 
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Icône froissée, 1990-2005

Acrylique et glycéro-spray sur papier froissé et marouflé sur toile
130 x 97 cm


Au verso de la toile : nombreuses inscriptions dont titre (Icône froissée), date (1990-2005) signature (Kijno) et destinataire de la toile (donation) ainsi que deux esquisses peintes (une en couleur et une en noir et blanc.

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Icône froissée, 2000-2005

Acrylique et glycéro-spray sur papier froissé et marouflé sur toile
146 x 89 cm


Au verso de la toile : nombreuses inscriptions dont titre (Icône froissée), date (2000-2005) signature (Kijno) et destinataire de la toile (donation) ainsi que deux esquisses peintes en noir et blanc.

Ces DEUX ICÔNES FROISSÉES sont récentes mais leur réalisation s'étend sur plusieurs années, ce qui laisse supposer des périodes d'abandon et de reprise successives. Il faut noter que le verso de la première de ces Icônes indique une date (1990-2005) différente de celle figurant sur l'acte de donation (1990-2000).

Le mot icône est un indice précieux pour comprendre la démarche de Kijno dans toute sa cohérence. En 1972, de retour du Japon, Kijno fait escale à Moscou où il découvre les Icônes d'Andreï Roublev. Mais cet intérêt pour les icônes est plus ancien et cette découverte ne fait que le raviver : Kijno a toujours voulu capter et s'approprier la lumière changeante des icônes qui l'avait ébloui en 1956 à Antibes face aux icônes crétoises de Nikos Kazantzaki. Et il se souvient de l'icône que posséda son père tout au long de sa vie, y compris lors de sa déportation en Sibérie. En 1972, c'est donc tout naturellement qu'il est "subjugué par la puissance chromatique et l'invention des solutions formelles de la figuration de Roublev" et qu'il se lance dans une nouvelle série de toiles pour capter, par ses moyens picturaux non figuratifs, cette présence mystérieuse qui irradie des icônes. Mais ce désir inouï de donner à voir, pour reprendre le beau mot de Paul Eluard, ne s'arrêtera pas à cette série. Kijno affirme : "Je suis passé naturellement du jardin du Ryoân-Ji, aux Icônes de Roublev et au sens du sacré, qui se déploie, dans ce que j'ai rapporté de la Chine et qui m'a conduit sur les traces de Gauguin en Polynésie. "

Le mot icône peut servir de balise pour suivre cet itinéraire : la suite des Icônes pour une nuit solaire (1991) consécutive à sa découverte de la lumière de Gauguin, l'Icône pour une liturgie brûlée (1994) ... et ces Icônes froissées. On est dans l'espace-temps du sacré que traverse la lumière. Et ces deux Icônes froissés, par le jeu des plis (crêtes et creux) et par la richesse du chromatisme, tremblent d'une lumière changeante.

 
 
 
 
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Hommage à Antoine de Saint-Éxupéry, 2006

Acrylique, glycéro-spray et collage sur toile
3 fois 145 x 116 cm (triptyque)


CONTRAIREMENT À MIROIR POUR UN TOTEM (qui fait partie de la donation de Noeux-les-Mines) qui est la quatrième toile du Polyptyque des Tikis, l'Hommage à Antoine de Saint-Exupéry est un triptyque dont les trois parties sont présentes à Noeux-les-Mines)

Sur le fond blanc, une grande forme noire avec des vaporisations dorées ou couleur bronze, typiques de Kijno, sert de support à divers éléments picturaux et verbaux. Les éléments narratifs et figuratifs, réalisés sur papier et marouflés sur toile, sont extraits pour la plupart du Petit Prince et certains sont soulignés par des citations de la même oeuvre.

Les éditions de ce livre ayant été nombreuses mais comportant des différences dans la reproduction des aquarelles de Saint-Exupéry, nous nous référons à l'édition Gallimard de 1999 qui a fait l'objet de plusieurs rééditions et qui est la plus facilement accessible. Pour l'analyse du triptyque, nous adopterons un ordre logique calqué sur le principe du livre avec sa page de titre, sans souci de la chronologie que Kijno a d'ailleurs bousculée...

Kijno a intitulé ce triptyque Hommage à Saint-Exupéry et à son Petit Prince. Double hommage donc, et il importe de commencer, comme le titre l'exige, par l'écrivain. Saint-Exupéry figure au centre de la toile où se trouve le titre : un portrait, comme le titre la toile où se trouve le titre : un portrait dans lequel on reconnaît l'aviateur. Au-dessus se donne à voir un avion dans la ciel en position de piqué : allusion au dernier vol de Saint-Exupéry où il fut abattu le 31 juillet 1944 lors d'une mission de reconnaissance photographique par un avion allemand (la simulation informatique de l'accident à partir des pièces l'accident à partir des pièces de l'avion récupérées dans la mer prouve un piqué à grande vitesse dans l'eau...) en même temps que référence au texte du Petit Prince : "J'ai ainsi vécu seul [...] jusqu'à une panne de le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s'est cassé dans mon moteur [...], je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile."(p.15)

Autour du visage de l'aviateur, à partir de l'avion (et dans le sens des aiguilles d'une montre) on trouve successivement les éléments picturaux suivants : le petit prince qui chute (avec la légende qui accompagne l'aquarelle de Saint-Exupéry "Il tomba doucement comme tombe un arbre", un serpent, un animal qui ressemble à un renard, un mouton, le petit prince debout avec en arrière-plan un arbre et l'astronome au télescope. On peut noter que si la position des corps est identique à celles campées par Saint-Exupéry, Kijno a usé de sa liberté de peindre pour changer les couleurs tout est dans une tonalité bleue). À noter également que le serpent est interprété très librement par Kijno : un corps long avec deux anneaux (allusion aux dessins des pages 13,65 ou 89 ?)

L'HOMMAGE AU PETIT PRINCE occupe les deux autres tableaux du triptyque. Au centre du deuxième, il y a le portrait en pied du petit prince avec son écharpe qui vole au vent vers la droite comme peut le voir représenté dans les pages 19 et 71 du livre. Là encore, les couleurs sont propres à Kijno. Sur le côté gauche du tableau, à proximité du personnage, on peut lire la célèbre demande du petit prince : "S'il vous plaît... dessine-moi un mouton". À partir de celle-ci, et toujours dans le sens des aiguilles d'une montre, on trouve une étoile (souvent présente dans l'édition illustrée du Petit Prince), un bouquet de fleurs dans un vase, le petit prince allongé avec la légende "Et, couché dans l'herbe, il pleura" (p.77, pour l’illustration et la légende) et un mouton.

Enfin la partie centrale de la troisième toile est occupée par le portrait, toujours en pied, du petit prince comme on peut le voir page 17, mais ici dans des couleurs plus vives et avec la même légende "Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j'ai réussi à faire de lui". Puis, en partant de ce point et dans le même sens sont visibles successivement l'astéroïde (p.21), sur lequel vit le personnage, avec un volcan qui fume, des arbres et des fleurs dont une sous globe (p.36 et 39), le réverbère et son allumeur (p.55), l'évasion du petit prince avec la fameuse légende de l'image "Je crois qu'il profita pour son évasion, d'une migration d'oies sauvages", très librement inspirée de l'aquarelle originale de Saint-Exupéry (frontispice de l'ouvrage) et, pour terminer, un mouton...

CETTE LONGUE ÉNUMÉRATION n'est là que pour montrer l'originalité du travail de Kijno : choix de quelques moments narratifs, absence de nombreux personnages secondaires comme le roi, le vaniteux, le buveur, l'homme d'affaires, le géographe, l'aiguilleur, le marchand ... ou de séquences comme celle des baobabs ...

Par sa fraîcheur, par sa liberté d'expression et de réalisation qui abandonnent les codes auxquels Kijno nous a habitués, ce triptyque est totalement atypique. On a vraiment l'impression qu'il a été peint pour les élèves de l'école de Saint-Exupéry de Nœux-les-Mines où le peintre a été scolarisé dans son enfance, pour les inviter à lire Le Petit Prince, pour les inviter à rêver… Le bleu des éléments picturaux disposés autour du portrait de l'écrivain ne fait-il pas penser au vers de Paul Éluard, "La terre est bleue comme une orange", tant ces éléments figuratifs bleus font comme une couronne de rêve autour de la tête du personnage représenté ? On peut se poser la question, ainsi que cette autre. Ce triptyque ayant été peint en 2006, à l'époque où Kijno venait de terminer son Chemin de Croix avec Combas (ce dernier recouvrant de ses figures libres les toiles quasi abstraites de Kijno) ne faut-il pas y voir une conséquence de ce travail à quatre mains. Kijno et Combas continuant ce dernier travail avec d'autres séries (dont une de petits tableaux érotiques), ne faut-il pas voir, aussi, dans cet Hommage à Antoine de Saint-Exupéry et son Petit Prince, une avancée de Kijno sur les terres de la figuration libre ? La question, quelle que soit la réponse, vaut d'être posée.

 
 
 
 

Écritures blanches - KIJNOÉCRITURES BLANCHES, 1960
Huile sur toile
117 x 100 cm
photo Alkis Voliotis

Cette Écriture blanche est caractéristique par sa gestuelle. Elle est de 1960 ; Raoul-Jean Moulin, dans sa monographie, remarque que les « Écritures blanches ne gravitent pas autour d’un thème particulier de la recherche de Kijno. Elles traversent l’œuvre d’un courant puissant et alternatif, charriant avec lui diverses fluctuations thématiques, parfois contradictoires, mais toutes d’origine gestuelle. » (p 61). Celle-ci n’est pas blanche, mais se détache sur un fonds blanc ; le noir domine mais le rouge, le vert, le jaune, le violet ne sont pas absents. Comme le souligne Raoul-Jean Moulin, la forme est déplacée et désarticulée ; cette toile est exemplaire par son éclatement et son imprévisibilité, elle est à voir, non pas individuellement, mais à sa place dans la série des Écritures blanches qui s’échelonne de 1959 à 1962. Mais il faut lire « Kijno » de R-J Moulin paru au Cercle d’Art en 1994… Elle fut acquise par ArtoisComm, fin 2015.

Lucien Wasselin


Maternité II - KIJNOMATERNITÉ II, (de la série RETOUR de TAHITI), 1989

Interprétation froissée et marouflée sur toile en forme d’icône sur l’œuvre Gauguin, Maternité II ; acrylique et glycéro-spray
116 x 80,5 cm
photo Alkis Voliotis

Au cours des trois étés 1988, 1989 et 1990, Ladislas Kijno accompagné de son épouse (qui offrit cette œuvre fin 2015 à la donation de Nœux-les-Mines), à l’initiative du conservateur du musée Gauguin de Papeete va réaliser son atelier des tropiques. Non seulement cette toile rappelle que Kijno fut un grand voyageur mais elle est révélatrice du choc de Lad face au milieu polynésien et à la peinture de Gauguin : on retrouve dans cette Maternité la violence des couleurs de Gauguin mais aussi la volonté de « retrouver un grand art mythique et primitif, un grand opéra immémorial de l’humanité » (p 237). Mais Raoul-Jean Moulin souligne que « le rapport de Kijno à Gauguin n’est point direct ni analogique dans le contexte polynésien » (p 244). Mieux, il est « tumultueux et conflictuel » comme dans cette œuvre significative par ce « mystérieux chromatisme » qui fait penser à Gauguin…

Lucien Wasselin


ŒUVRES PRÉSENTES À NŒUX-LES-MINES

Donation 1.

1. Hommage à Charlie Parker.
1963. huiles, encres, vinyle, glycéro-spray sur toile. 138 x 102 cm.

2. Zen-Choc.
1974. Acrylique et glycéro-spray sur toile. 130 x 98 cm.

3. Hommage à Rimbaud et Louise Michel.
1978. Acrylique et glycéro-spray sur toile. 116 x 90 cm.

4. Cavalier de lumière, n° 1.
1983. Acrylique sur toile. 130 x 98 cm.

5. Cavalier éclaboussé, n° 3.
1983. Acrylique et glycéro-spray sur toile. 130 x 98 cm.

6. Ombre, n° 1.
1984. Acrylique et glycéro-spray sur toile. 130 x 98 cm.

7. Ombre, n° 4.
1984. Acrylique et glycéro-spray sur toile. 130 x 98 cm.

8. Ombre, n° 15.
1984. Acrylique et glycéro-spray sur toile. 130 x 98 cm.

9. Architecture, n° 4.
1983. Acrylique et glycéro-spray sur toile. 130 x 98 cm.

10. Pierres, n° 4.
1983-84. Acrylique et glycéro-spray sur toile. 130 x 98 cm.

11. Bouddha, n° 32.
1983. Acrylique et glycéro-spray sur toile. 116 x 90 cm.

12. Irradiations de Bouddha.
1987. Acrylique et glycéro-spray sur toile. 130 x 98 cm.

13. Cavalier de la Paix.
Circa 1990. Acrylique et glycéro-spray sur toile libre. 297 x 148 cm.

14. Miroir pour un totem.
1993. Acrylique et glycéro-spray sur papier froissé et marouflé sur toile. 130 x 98 cm.

15. Icône froissée.
1990-2005. Acrylique et glycéro-spray sur papier froissé et marouflé sur toile. 130 x 97 cm.

16. Icône froissée.
2000-2005. Acrylique et glycéro-spray sur papier froissé et marouflé sur toile. 146 x 89 cm.

Œuvres en dépôt permanent et complément.

17. Hommage à Mozart.
2006. Acrylique, glycéro-spray et collage sur toile. 162 x 130 cm.

18, 19 & 20. Hommage à Antoine de Saint-Exupéry et son Petit Prince.
Triptyque. 2006. Acrylique, glycéro-spray et collage sur toile.
3 fois 145 x 116 cm.

21. Le coron de Nœux-les-Mines.
1938. Huile sur toile. 35 x 27 cm.

22. Interprétation froissée et marouflée sur toile en forme d'icône de l'œuvre de Gauguin. Maternité II.
1989. Acrylique et glycéro-spray sur papier froissé. 116 x 80,5 cm.

23. Série des Écritures blanches.
1960. Huile sur toile. 117 x 100 cm.

24. Stèle de l'ombre (de la série des Stèles pour Neruda).
1976. Acrylique et glycéro-spray sur toile froissée et marouflée sur toile.
220 x 150 cm.

25. L'Église St-Martin de Nœux-les-Mines.
1941. Aquarelle. 37 x 23 cm.


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2014. "Nœux-les-Mines : dix-huit mois après la mort de Kijno, sa donation continue à vivre" - La Voix du Nord, 19/06/2014

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