SON OEUVRE

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Oeuvres Croisées COMBAS/KIJNO

"Combas et Kijno explorent alors une autre sacralité. Le nu féminin dans son caractère le plus métaphysique, dans toute son étendue, depuis la sexualité - les sexes sont ouverts, le désir restitué dans toute sa violence et sa crudité - jusqu'à l'enfantement : les jambes restent écartées finalement, trait d'union entre la destination et l'origine. Combas et Kijno cherchent à traduire chez la femme enceinte le symbole plus que l'anecdote. Et l'on ne peut qu'admirer le courage et la volonté dont ils font preuve pour donner corps à ce volcan. Exprimer le bouillonnement, l'explosion de cellules et d'hormones, la vie dans ce qu'elle a de plus spontané, de plus immédiat, de plus démesuré, de plus indicible, de plus intime, de plus irréductible. La vie sans les tabous physiques ni les fers de la convenance. Grouillante et mystérieuse, ronde et insatiable, pleine d'envies et de promesses, de liquides, de chair, de sang. La femme enceinte comme une allégorie de la peinture, de leur peinture.

De l'apparente contradiction entre la démesure des sujets traités et la sobriété, voire l'économie, des moyens utilisés par Combas et Kijno surgit une prodigieuse densité. Ne subsistent que la quintessence, le concentré de leur geste. Dans cette confrontation amicale, ils ont, semble-t-il, renoncé à la profusion de couleurs qu'ils affectionnent pourtant. Acculé dans ses retranchements par les blancs, les noirs et les bruns épurés de Kijno, Combas allège sa gamme pour n'en conserver que l'essentiel. Ce nectar de talent qui permettait aux avant-gardistes de Chauvet et de Lascaux de creuser les sillons de notre imaginaire. Tandis que Kijno agit comme l'architecte enragé d'une mythologie d'humour et de libertinage, Combas trace des hiéroglyphes burlesques ou chamaniques, érotiques ou sacrés. En scribe possédé. C'est un hymne à la gaieté et à la vie que Combas et Kijno ont composé. Ces deux-là avaient de l'énergie. Réunis, ils sont incontournables. "

Numa HAMBURSIN, Mai 2006


Source : Catalogue de l’exposition « Peindre à quatre mains. Robert Combas & Ladislas Kijno" au Château de Vascœuil, 29 juin au 27 octobre 2013 (Edition LIENART)


De gauche à droite Robert Combas, Ladislas Kijno, Genevieve Combas et Malou Kijno


 

"Peindre à quatre mains", Robert Kijno & Ladislas Combas
Michel Onfray

J'ai toujours trouvé étonnant que l'on puisse dire de Deleuze & Guattari, par exemple, ou d'Erckmann & Chatrian, sinon de Marx & Engels, qu'ils écrivaient à quatre mains - probablement pour éviter d'affirmer qu'ils écrivaient à deux mains, car cette déplorable image fait immédiatement songer à un tâcheron qui viendrait de découvrir le stylo et l'empoignerait comme un homme préhistorique sa massue. Mais quatre mains, c'est beaucoup, au moins trois de trop, car une seule suffit...

On le sait, ce genre de pratique esthétique suppose moins l'ajout de deux que la fusion d'un seul avec un tiers - une fusion dans laquelle l'un n'est pas l'autre, certes, mais n'est pas non plus sans l'autre. L'alchimie garde son mystère, seul importe ce qui se trouve transmué dans l'athanor, un nouveau métal, un or subtil, une sublimation qui a confondu les deux matières dans une oeuvre inédite.

J'ai la chance de connaître Robert Combas, je n'ai pas eu hélas !, celle de rencontrer Kijno. Je sais de Robert sa folie au sens noble du terme : il est un chamane authentique directement branché sur l'énergie du monde. Rien ne s'interpose entre Combas et les forces du réel, le magnétisme des choses, l'électricité de ce qui est. Il vit en permanence en prise directe avec la moindre vibration autour de lui : il a les antennes vibrantes d'un papillon, le nez actif d'un chien fou, l'oreille en peau de chauve-souris, l'oeil polygonal d'une grosse mouche, la peau écorchée d'un mammifère nouveau-né; il bouge comme une torpille dans les fonds sous-marins et lance ses volts en permanence; il danse à la façon des petits singes dans les grands arbres et passe d'une idée à l'autre comme les ouistitis entre les lianes; il parle en rafale comme caquettent les beaux oiseaux colorés des jungles amazoniennes ; il esquive le corps des autres comme une couleuvre ondule à la surface d'une rivière ; il semble un petit poisson-pilote qui épouse chacun des mouvements de Geneviève, la sirène qui partage sa vie et son âme.

Robert Combas est un zoo à lui tout seul, et il peint. Il peint comme tous ces animaux, en primitif qui tourne le dos aux bibliothèques, aux livres, aux discours, aux sachants. S'il peint une fleur, il ne demande pas son information à une encyclopédie de botanique : il se jette sur les pinceaux, fouille la peinture, jette sa couleur sur la toile, manie le poil d'animal teint comme un mage et restitue sur le tableau l'essence de ce qu'est une fleur : un sexe. Pas besoin d'interroger les livres qui disent le monde, le chamane questionne le monde directement, sans avoir besoin de la médiation livresque. Dès lors, avec sa peinture, il restitue au monde sa brutalité, sa force, sa magie, sa puissance - parce qu'il est brutal (comme une fleur), fort (comme un papillon) magique (comme l'éphémère), puissant (comme un hanneton). Il peint le monde comme il le sent ; et il le sent comme le reniflaient les hommes quand ils étaient encore quadrupèdes. Robert Combas est un peintre des cavernes à l'air libre

Je disais qu’hélas je n’ai jamais connu Ladislas Kijno. Je dis hélas, car Robert & Geneviève, dans leur générosité, avaient prévu que nous nous rencontrions. Quand ces deux-là aiment, ils aiment vraiment. Ils avaient donc souhaité que nous fassions connaissance. Avant tout, j’ai donc su que je ne pourrais pas ne pas l’aimer, lui et son épouse Malou que Robert & Geneviève associent toujours, d’abord parce qu’ils l’aimaient et que je crois à l’adage qui veut que les amis de nos amis deviennent nos amis… Ensuite, pour une raison magique, il était né en 1921 l’année de naissance de mon père qui n’est plus, et je suis curieux de tout ce que cette année a donné au monde – les artistes plus encore parce qu’ils captent l’esprit du temps. Enfin, parce que Kijno avait été l’élève de Jean Grenier, le professeur que Camus a tant aimé, alors que l’inverse ne fut vrai qu’une fois le philosophe mort…

J’ai vu des oeuvres de « Combas & Kijno » dans l’atelier de Robert. Et j’ai découvert son nom et son travail d’abord par ces exercices de peinture à quatre mains. Ces oeuvres étaient des photographies peintes, l’un avait photographié, l’autre recouvert de couleur ici ou là, sans que l’on sache toujours qui avait fait quoi. Je sentais que chacun avait cheminé en direction de l’autre, presque pour devenir un peu l’autre. Je sentais dans ces oeuvres comme la trace d’un beau geste qui est celui de prévenir – autrement dit, de se soucier du désir de l’autre, de l’être de l’autre. Sachant que Robert semble si souvent seul dans son monde, j’avais aimé cet homme, Kijno, qui avait réussi à briser un peu la solitude triste de Robert pour que tous deux fassent des enfants à l’art…

Le peinture de Kijno a été commentée par Jean Grenier – mais le professeur de philosophie esthétique à la Sorbonne a mis des gants pour ne pas se salir à la matière du peintre, il en parle du bout des lèvres, il reste sur le seuil de l’oeuvre, il n’entre pas tête la première, comme il le faudrait, dans le chaudron de matière peinte renversé sur la toile par l’artiste. Sa peinture n’est pas essence volatile, concept éthéré, vapeur évaporée, mais terre et boue, sang et jus, glaise et sable, cendre et charbon, sève et autres substances séminales obtenues après incision d’un coquillage, ouverture d’un ventre de lièvre, pressurage d’une brassée de fleurs, quintessence d’herbes. Comme Combas, il propose une encyclopédie des matières du monde. Ses oeuvres semblent une table de Mendeleïev dans laquelle les artistes pourraient puiser pour faire un monde, leur monde.

Jean Grenier fut un spécialiste du taoïsme, du non-agir, du pyrrhonisme ancien. Mais l’Orient de Kijno est celui de Bouddha, un grand sage, un immense philosophe que ses disciples ont transformé en inventeur de religion. Il y a des passerelles entre la suspension du jugement sceptique et le sourire bouddhiste de l’être qui connaît la nature véritable de ce qui est : la matière du monde est un songe, le détachement de tout ce qui s’avère mondain débouche sur une sérénité qui dessine ce sourire saisi par Kijno sur chacun des papiers froissés qui montrent le visage de Siddhârta.

Ce chemin de croix oriental propose une variation sur le Même et l’Autre : à première vue, tous ces portraits semblent identiques, mais on s’aperçoit très vite qu’il n’en est rien. Ce bref saut dans le temps pour déceler cet écart suffit à montrer ce qui existe entre ce qui est et ce qui est. De ce côté-là de la sagesse aussi, en Orient, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Violet, vert, orange, bleu, la gamme chromatique devient gamme temporelle, donc gamme spirituelle. Les silhouettes du visage paraissent identiques – illusion ; les yeux semblent les mêmes – erreur ; les nez aussi – méprise. Le trait blanc joue avec cette forme comme l’énergie dans chaque chose vivante. Avec ce chemin de croix bouddhiste, Kijno montre la permanence avec l’impermanence et l’impermanence dans la permanence. Ce qui semble immobile bouge ; ce qui donne l’impression d’être statique vibre – et vice versa. Ici, le peintre s’affranchit du sujet pour figurer l’impossible à montrer : la force une qui lie le divers du monde. Cette énergie se retrouvera dans ses peintures à deux du corps du Christ…

Robert Combas et Ladislas Kijno se sont donc rencontrés et ils ont mélangé leurs talents : dans la table des éléments chimiques chromatiques de l'un, l'autre a plongé ses instruments d'artiste. Il en est sorti une farandole d'oeuvres singulières où l'on ne sait qui a fourni le spermatozoïde, qui ovule, mais on voit bien à quoi ressemble l'enfant : ni tout à fait à l'un, pas tout à fait à l'autre, mais mystérieusement aux deux. 1+1 n'égale pas 2 mais 1…

Ces deux païens, parce qu'ils sont tous les deux aussi chamaniques que Jésus, ce petit juif gnostique, apocalyptique, millénariste, qui a si bien réussi (merci à Constantin qui montre qu'une religion, c'est une secte qui a réussi...), ont travaillé à un Chemin de croix. Non qu'ils croient aux vertus doloristes de ce Jésus charmant devenu Christ crucifié mais parce que l'Occident s'est bâti sur une iconophilie fort heureusement décrétée lors du deuxième concile de Nicée, en 787. Une civilisation se construit toujours sur une spiritualité qui, devenue politique, se transforme en religion. Notre occident chrétien s'est échafaudé sur une série d'images édifiantes destinées aux illettrés : Annonciation, Visitation, Nativité, Dormition, Prédication, Transfiguration, Flagellation, Crucifixion, Résurrection, Ascension, Assomption, les situations ne manquent pas... Fuite en Égypte, Massacre des Innocents, Adoration des bergers, les rois mages et leur comète, jusqu'à l'Apocalypse ou au Jugement dernier, l'iconophilie a pu s'en donner à coeur joie.

Le Chemin de croix, on le sait, rapporte en quatorze stations l'histoire du Christ entre sa condamnation et sa mise au tombeau. Nul besoin de croire à cette histoire sainte pour en faire une histoire d'art. Les deux compères, comme Jésus & Jean Baptiste en foire, produisent une oeuvre : Kijno peint le cosmos, Combas écrit l'histoire dessus. Voilà le mécanisme.

L'ancien commence, il donne ses toiles ; le jeune peint son motif et raconte l'histoire. Et l'on retrouve le cycle : la condamnation à mort par Ponce Pilate, le portement de la croix, la chute sous le poids, la rencontre avec Marie, Simon de Cyrène qui aide Jésus, une femme pieuse essuie le visage du condamné à mort, etc.., jusqu'à la mise au tombeau.

Robert Combas écrit son histoire et narre l'anecdote sainte avec le style qu'on lui connaît : vitalité des corps & tourments de leur présence au monde, chair rose & sang rouge, couleurs vives & franches, motifs de premiers plan & saynètes saturées en fond, contours de traits noirs & contenus de couleurs lissées, naïvetés brutales & élaborations fines. Il couvre, recouvre, cache, dissimule, donc montre ce qui reste de Kijno - on découvre alors une matière noire & des explosions de nébuleuses, des jets de lumière blanche & des énergies de forces claires, des vortex sombres & des jaculations laiteuses ou spermatiques.

Au bout du compte, et paradoxalement, Kijno semble l'élément dionysiaque de la composition à quatre mains, alors qu'il affiche une économie de moyens et Combas l'élément apollinien, alors qu'il explose dans une débauche chromatique et dans une orgie formelle. Le corps du Christ semble donc parfois taillé dans le tissu du cosmos : sous la peau écorchée et enlevée, on découvre des taches, des coulures, comme une déflagration d'étoile s'effondrant sur elle-même avant de donner naissance à un monde, ou comme la chevelure d'une comète dont la poussière se charge de la lumière du soleil. Le Christ apparaît donc comme ce qu'il est véritablement : le nom historiquement daté d'une lumière consubstancielle à la création du monde. Les artistes sont donc bien des créateurs au même titre, des démiurges. Sainteté de la peinture…


Les Quatorze Stations du Christ
Robert Combas et Ladislas Kijno

"Lumière blanche.
Souffrance du Christ, souffrance de moi, souffrance de toi,
souffrance de nous.
Dégoulinage de vie, de sueur et de sang.
Le ressentiment du corps avant la mort.
Dernières rencontres avec les gens : les proches,
les autres et aussi les méchants.
Accrochement sur la croix ou sur le T, c'est suivant.
Derniers instants longs et infâmants.
Pleins de liquides se mélangeant.
Arrêt du coeur humain mais pas du cœur sacré.
Très bientôt, c'est la nuit.
La pietà qui reluit
Triste comme la suie.
Puis, c'est l'enfermement du corps par la pierre scellée
Dans la grotte du futur corps transcendé."

Robert Combas

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