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Raoul-Jean Moulin

Raoul-Jean Moulin

Raoul-Jean Moulin
Essayiste et critique d’art
Secrétaire général honoraire de l’Association Internationale des Critiques d’Art


Kijno n’a jamais rencontré Neruda – il l’a seulement approché lors de la garde d’honneur auprès de la dépouille mortelle d’Elsa Triolet – mais leur rencontre a bien eu lieu puisque sa peinture en atteste. « Par la célébration votive, fraternelle, des luttes de libération des peuples, les plus beaux, les plus grands, les plus pauvres, je suis peut-être un peintre non-occidental, moi l’émigré, l’exilé, l’hétérodoxe toujours en dissidence, un peintre du métissage, du syncrétisme des formes premières », affirme-t-il.

Plis contre plis, rythmes contre rythmes, froisser, défroisser, relaient en quelque sorte l’impulsion du geste et sa trajectoire, se substitue à l’inscription de son signe sur la toile étendue au sol, à son déploiement all over. Perturbant les tracés de la brosse et les pulvérisations de la bombe, le froissement du tissu, au terme de sa rétractation générale préliminaire, produit simultanément, contradictoirement, la contraction et la dilatation de l’écriture, une extension potentielle de son champ chromatique. Il faut peindre, empreindre un support de plus en plus vaste, plier, replier et déplier, friper et défriper cette trame textile prise par l’imprégnation mouvementée de la couleur, la manipuler en exploitant l’imprévisible configuration des pliures, travailler plus physiquement, plus directement qu’avant ce qu’elle cache ou délivre, ce qu’elle brise ou rapproche, ce qu’elle greffe, ce qu’elle engendre, l’entière et nouvelle contexture qui surgit des brusqueries de la main, de l’impétueuse passion de peindre, et qui constitue désormais la matérialité de l’image ou la trace de son signe. Le froissage est aveugle ; il connaît le lieu de son intervention mais il ignore sur quoi il opère : il ne sait pas ce qu’il froisse. Il tient du hasard, de l’intuition, de l’échec possible, d’une finalité aléatoire. Il dévoile les blancs de la toile, le non-peint, réserves fortuites, parcimonieuses, auxquelles s’ajoutent, comme par effraction ou décollement, les froissures laissées au creux des reliefs, dans la profondeur des plissements pressés, compressés, l’accident de la couleur cachée et soudain révélée, découvrant parcellairement entre les failles une polytonalité enfouie, un feu antérieur illuminant la vérité de peindre.


Source : Monographie Kijno, Raoul-Jean Moulin, Editions Cercle d’art, Paris 1994

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